CHU d’Angers, 15 novembre 2011. Quatre jours auparavant, j’ai fêté mes trente-sept ans. Avec les miens comme depuis toujours. Trente-sept ans : l’âge où rien ne doit m’arriver.

Depuis déjà plusieurs années, ma vie professionnelle, sociale et familiale est sur de bonnes rails. Un job, une femme, des copains, une région que j’apprécie… Une existence simple et heureuse. Tout roule. Ou plutôt tout devrait rouler

Il est 9 heures et je m’apprête à rentrer à l’hôpital. Ma conjointe m’accompagne et m’épaule. Audrey est comme moi inquiète des symptômes qui, chaque jour, me font davantage souffrir. Deux semaines auparavant, ressentant depuis quelque temps des lourdeurs anormales derrière la tête, j’ai passé une IRM (Imagerie par Résonnance Magnétique).

Ces signes anormaux s’aggravant, j’ai fini par appeler le CHU la veille au soir. Le spécialiste qui m’a prescrit l’IRM demande à me rencontrer très rapidement. Je dois être ausculté si possible le soir-même. Difficile : il est déjà 19 heures 30. Angers est à une heure de Senonnes, ce village de trois cent cinquante habitants du sud de la Mayenne où nous demeurons. Être sur place avant 22 heures tient du pari. D’autant qu’il me faut auparavant l’annoncer à Audrey avec sang-froid et en maîtrisant du mieux possible une inquiétude grandissante.

Il est préférable de reporter mon départ pour le CHU au lendemain matin. Le spécialiste n’y est pas favorable mais il comprend. Son insistance au téléphone m’alerte. Comme moi, il ne prend pas à la légère les symptômes que je lui ai décrits.

Dès notre enregistrement au CHU, sans même patienter dans la salle d’attente, il nous reçoit. Après m’avoir posé quelques questions, il me fait passer des tests qui laissent présager un problème neurologique. Ils ne sont pas concluants. Pourtant, il s’agit juste de faire quelques pas et de porter le plus rapidement possible l’index à mon nez…

Son attitude ne fait qu’accentuer l’angoisse qui m’oppresse depuis la journée précédente. Son air soucieux ne présage pas de bonnes nouvelles. La consultation se terminant, nous nous regardons avec ma femme. Silencieux, le regard vide, déjà perdu. À cet instant précis, nous comprenons que tout bascule. Nous sommes encore loin d’imaginer la suite. Le spécialiste prévient le service neurologique. Une place se libérant, il m’attend pour 16 heures.

Ces examens complémentaires étant étalés sur plusieurs jours, Audrey me quitte vers midi. À la ferme familiale où elle travaille avec son père, la traite l’attend. Avant qu’elle ne regagne sa voiture, nous nous réconfortons comme nous pouvons. Pourquoi stresser ? Désormais entre de bonnes mains, tout sera mis en œuvre pour me sortir de là.

Novembre est déjà bien entamé mais le temps reste printanier. J’ai trois ou quatre heures à patienter avant 16 heures. Après avoir avalé un café et pris un sandwich à la cafétéria de l’hôpital – un lieu que j’apprendrai à connaître – j’en profite pour filer marcher sur les bords de la Maine qui, traversant Angers, coule au pied du CHU.

C’est vraiment un bel après-midi. Les promeneurs que je croise s’enthousiasment de cette météo improbable. Sur l’eau, quelques rameurs du club d’aviron s’échinent à remonter un courant déjà fort. Le bruissement du vent dans les feuillages n’est troublé que par un poste à soudure utilisé pour quelques réparations dans une péniche un peu rouillée, amarrée à la rive.

 

À vrai dire, ce spectacle agréable n’éveille guère mon intérêt. Non, je suis ailleurs, pensif. J’ai du mal à finir mon jambon-beurre. Le stress sans doute… Pas préparé, soucieux de la consultation du matin, je redoute le sort qui me sera réservé en signant mon admission à l’hôpital. Plus 16 heures approche, plus un pressentiment m’envahit : j’ai peur d’y rentrer pour très longtemps… J’essaie bien de me rassurer en optimisant l’efficacité et les connaissances du corps médical. En vain. Car en ce milieu d’après-midi, le long de la Maine, je marche bizarrement et je m’en rends parfaitement compte. Depuis début novembre, ma démarche est de plus en plus étrange, mes pas sont de plus en plus irréguliers. J’ai la cruelle sensation que le haut de mon corps contrôle de moins en moins mes jambes. Au bureau comme à la maison, je me cogne dans les arêtes des portes, les murs… Si je m’efforce de ne rien faire paraître, cette instabilité encore relative s’avère de plus en plus pesante, gênante.